Association Suisse pour les Enfants Précoces

 





Casse-tête des parents: que faire d'un enfant surdoué?

Intelligence - Beaucoup sautent une classe, mais seuls 3% sont vraiment surdoués. Vif débat sur la manière de scolariser ces génies.

pascale zimmermann

Publié le 18 novembre 2004 dans La Tribune de Genève
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Tous les enfants sont-ils des petits génies? On pourrait le croire; 247 demandes pour sauter une classe ont ainsi été déposées cette année à Genève, auprès du Service de la recherche en éducation (SRED). Voici dix ans, c'était le bout du monde s'il y en avait 100. En conclure que les enfants sont de plus en plus intelligents serait aller un peu vite en besogne.

«L'augmentation est spectaculaire», commente Laïla Achkar de Gottrau, l'une des deux psychologues à faire passer les tests de dispense d'âge aux écoliers genevois, «mais elle ne signifie pas que tous ceux qui sautent un degré soient surdoués, loin de là.»

Deux dérogations sur trois ont été agréées à Genève pour 2004-2005. Dans les rangs de ces bambins réveillés se trouvent quelques enfants particuliers, dont le quotient intellectuel (QI) voltige au-dessus de 130. Ce sont des surdoués. Une facette extraordinairement intéressante de l'intelligence, une énigme également. Il existe une prédisposition familiale sans que l'on ait, pour l'heure, isolé un gène de l'excellence. Quels que soient l'époque, la culture, la langue maternelle et le milieu social étudiés, la proportion d'enfants surdoués dans la population est constante: trois sur cent.

Ils possèdent tous des aptitudes hors norme dans deux domaines bien différents, la capacité verbale (vocabulaire, ­rédaction, apprentissages de langues étrangères) et le raisonnement stratégique (visualiser immédiatement des choses abstraites et savoir les mettre à la portée de tout le monde). «On comprend tout avant tout le monde!», résume Bertrand Baleydier, psychiatre, psychothérapeute et créateur de Corela, une société qui effectue des expertises psychiatriques.

Intelligence à vie

Le Dr Baleydier était un enfant surdoué. Il est un adulte de 38 ans surdoué. Car l'intelligence, lorsqu'elle est portée à son paroxysme, ne se périme pas avec l'âge. Il a également fondé il y a huit ans l'Association Vinci-Genève, regroupant des parents de surdoués. Une de leurs grandes préoccupations est de savoir comment scolariser leurs enfants. Les regrouper dans une classe, voire une institution spécialisée? Les confier à une école privée, qui s'engage à individualiser en partie leur enseignement? Ou les laisser se noyer dans la masse des écoliers du secteur public?

«Lorsqu'un enfant est curieux, apprend vite et possède une grande soif de savoir, c'est une souffrance et une frustration d'être freiné», relève Bertrand Baleydier. «Nous nous sommes battus jusqu'au Grand Conseil genevois pour obtenir que la spécificité des surdoués soit prise en compte par la direction et par les enseignants de l'Instruction publique. Nous n'avons pas obtenu de classe spéciale. Mais il est maintenant possible de faire sauter deux degrés à un enfant, ce qui était interdit auparavant. En outre des cours de formation continue pour les enseignants sont prévus à l'Université en Sciences de l'éducation.»

Pour l'heure, la doctrine des pédagogues et des associations de parents est plutôt favorable à une intégration maximale, même s'il existe des écoles privées - comme La Garanderie à Lausanne et Talenta à Zurich - qui obtiennent d'excellents résultats. «Si quelques années en institution spéciale peuvent être bénéfiques, il faut un jour ou l'autre que ces enfants se confrontent aux autres et à leur différence», souligne Chine Benjemia, porte-parole de l'ASEP (Association suisse pour les enfants précoces). «C'est pourquoi nous nous battons pour une meilleure prise en compte des surdoués dans le secteur public gratuit; tout le monde a ainsi les mêmes chances.»

Cadeau empoisonné

Différentes solutions sont envisageables: cours en plus le mercredi; matières travaillées avec un mentor à un rythme plus soutenu; apprentissage d'une langue supplémentaire; travail de recherche sur Internet. La Fondation pour enfants surdoués, créée par Suzanne Hürlimann-Schmidheiny en 2001, s'est donné pour mission d'aider les parents qui n'auraient pas les moyens d'offrir à leurs enfants des appuis de ce type. «Nous avons soutenu 1200 familles l'an dernier, principalement en payant des cours spéciaux ou des heures de mentorat», déclare Wolfgang Stern, directeur de la Fondation. Nous répondons aussi aux questions des parents et les orientons au besoin vers des institutions spécialisées ou des psychologues.»

La clé, c'est l'attention portée à l'enfant surdoué et l'individualisation de l'enseignement. Jacqueline Dussex dirige l'école privée L'Arc, à Genève, qui accueille chaque année quatre ou cinq jeunes à fort potentiel intellectuel. Elle est en outre la mère de deux fils surdoués: «Ces enfants sont souvent en échec scolaire paradoxal. Ils s'ennuient alors ils ne suivent pas. Parfois ils font semblant de ne rien savoir, pour ne pas se faire remarquer, ne pas se différencier de leurs camarades. Ils ne prennent pas du tout la surdouance comme un cadeau. Ou alors un cadeau drôlement empoisonné.»

«Mon point fort, c'est la stratégie»

«Mon point fort, explique Bertrand Baleydier, c'est l'intelligence stratégique. J'arrive immédiatement à rendre simples des choses abstraites et complexes. Dans les réunions, je comprends tout de suite où l'on veut en venir, et ceci depuis que je suis enfant. Mais je me suis aperçu qu'en groupe, le résultat est moins important que le fait d'y arriver ensemble. J'en ai souffert, jusqu'à ce que je me mette à faire semblant, pour m'adapter au rythme des autres.» Une belle intelligence sociale qui fait parfois défaut aux surdoués et les fait passer pour arrogants. Ils deviennent alors le bouc émissaire préféré des cours de récré. D'autant qu'ils sont peu portés sur le sport et l'habileté manuelle. «Les surdoués deviennent volontiers chercheurs, analystes financiers, des métiers où ils travaillent seuls. Ils adoptent souvent une position dirigeante, pour n'avoir de compte à rendre à personne. Des professions demandant beaucoup d'empathie ont par contre rarement leur faveur.»

P.Z.

Trois surdoués à la maison

«Plus son QI est élevé, plus l'enfant a de la peine à comprendre des consignes simples», constate Chine Benjemia, chargée d'information de l'Association suisse pour les enfants précoces (ASEP) et mère de trois surdoués. «Lorsque mon fils avait 6 ans, il comprenait parfaitement les dixièmes, les centièmes, les multiplications. Mais il ne comprenait pas l'unité. Il n'a appréhendé la notion que lorsque son frère lui a dit qu'il s'agissait ... d'un centième de cent!» Chine Benjemia passe en revue le spectre des possibles: «Mon fils aîné est en échec scolaire. Ma fille cadette n'a aucun souci à l'école, mais rencontre beaucoup de problèmes relationnels. Et mon petit dernier, qui va très bien à tous points de vue, n'aurait jamais été dépisté si ses frère et soeur n'avaient pas été testés.» Un surdoué sur trois en effet ne s'aperçoit de rien tant qu'il se sent bien dans ses capacités XXL.

P.Z.

Repères

  • Le terme «surdoué» serait né à Genève sous la plume du psychiatre phare des années 70, Julian de Ajuriaguerra.
  • Il en donne la définition suivante dans son Manuel de psychiatrie de l'enfant: «On appelle enfant surdoué celui qui possède des aptitudes supérieures qui dépassent nettement la moyenne des capacités des enfants de son âge.
  • On considère comme tel celui qui obtient un quotient intellectuel (QI) supérieur à 140 (notion quantitative) et qui présente des traits de personnalité exceptionnels du point de vue qualitatif (talent créateur dans un ou plusieurs domaines).» Aujourd'hui il est fréquent de qualifier un enfant de surdoué lorsque son QI atteint 130 (tests de Wechsler). Un QI standard se situe entre 85 et 115.
  • Si les enfants surdoués ont un rythme de développement plus rapide que les autres sur le plan intellectuel, ils suivent une évolution affective, relationnelle et psychomotrice identique à leur âge. Ce décalage, appelé dyssynchronie, leur pose parfois des problèmes, tant avec les adultes qu'avec les autres enfants. (pz)